La mécanique du masque

Carnet de bord de recherche du metteur en scène Charlie Windelschmidt en Indonésie, dans le cadre du programme Hors les murs de l’Institut Français.
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  • 21 - Muselé

    J’ai changé d’île.
    Java.
    Yogyakarta, grosse ville au centre de l’île.
    Kraton. Palais du sultan. (Vivant le gars !)
    Il y a des photos qui parlent toutes seules.
    Là, vu la photo, faut un peu de texte...

    Je suis au premier des deux rangs de chaises en bois qui font face à la troupe.
    Tout au long du récit, passeront derrière moi, des dizaines de touristes, lassés.
    Les langues se mêlent.
    Addicts de l’industrie de la compréhension, pensent-ils qu’il faut comprendre pour apprendre ? Ou ils s’en foutent...
    Et oui, le Ramayanah c’est long. Même avec une vingtaine de musiciens au Gamelan et une trentaine de marionnettes Javanaises...
    Là, deux heure, pour une des huit parties, la cinquième.
    Les écrans tactiles (les mêmes dans tous les pays du monde) sont mis à contribution, ça occupe, ça fait sérieux. Coup de pouce après un rapide cadrage.
    Mais rien n’y fait, faut endurer, dépasser, s’abandonner.
    Alors ça débarrasse...

    Les marionnettes défilent donc devant et... derrière moi.
    Je reste donc dans ma fausse solitude sous un magnifique appentis, au coeur du palais défraîchit.
    Je suis un fantôme comme les autres. J’aime bien.

    Les relents d’un colonialisme à coup de marteau, ne réussissent pas à vider la puissance de l’ensemble, de l’oeuvre, du rituel.
    Ici, c’est pas Bali, ça rigole moins.
    Puis le jusqu’au-boutisme.
    Et dans les objets, les finitions, les couleurs, les tissus... et dans les gens qui actent et jactent, ils sont experts, ils écoutent, ils se tiennent, ils sont là depuis longtemps, c’est leur place, leur rôle... ça se voit. Palais oblige ?
    Les plans narratifs s’agencent par reptation lente.
    Les voix, les percussions de cuivre, les cordes, les gongs, les claps...
    Les petits corps de bois apparaissent à tour de rôle dans le castelet dépouillé, éclairés d’une ampoule qui me fait un contre jour en plein jour.
    La coiffe du Dalang dépasse un peu, on voit bien qu’il trafique sans se cacher.
    Il fume aussi. Sa fumée fait fumigène.
    Les techniques de manipulations sont complexes, codées, raffinées.
    De petits indices de vitesse, de placement de mains, dissociation bras-tête-corps, de "manière de"... identifient chaque figure.
    Elles dégagent de temps à autre, d’un geste sec, un tic, la petite ceinture qui leur pend au côté. Effet de réel en miniature.
    Les voix son traitées à minima de façon à différencier les sans grades des vénérables.
    Celles qui attendent en scène sont plantées sans vergogne dans un tronc mou, poireau géant, mono-charpente qui tient l’ensemble du petit théâtre. A celles, cachées, qui pullulent aux genoux du fumeur, le Dalang, s’en rajoutent dix de chaque côté : les gentils à jardin les méchants à cours.
    Toute la clique y passera.
    Chacun sa place dans le théâtre du ciselé, c’est la règle.
    C’est fort. C’est rare.

    Dans ce palais où le culte du chef atteint le ready made (avec, par exemple, une paire de chaussettes d’un sultan x ou y en vitrine...) la poussière elle même semble s’ennuyer. Le groom qui garde l’entrée d’une des salles dort d’un ronflement comique et insouciant...
    C’est le musée-palais, le Muselais.
    Tout entier il ronfle, endormi dans son vingtième siècle (le 21 ème c’est nous il parait ...) et son message politico-subliminal de république sultane unie et moderne.

    Le Ramayana fait presque tâche. Guignol pour riches.

    Je sors du Muselais et regarde longuement une manifestation qui passe par là.
    Le contraste de cette cinquantaine de jeunes peinturlurés, énervés, et convaincus, fait du bien, du vivant, du qui résiste. Pas contents.
    Mais c’est quoi ?
    J’essaye de retenir quelques mots pour les traduire ce soir dans ma chambre.
    Tiens, les mégaphones sont aussi les mêmes sur toute la planète.
    Au milieu du plus grand carrefour de la ville, ils forment avec leur corps en couleurs un rond point politique de chair que tous les véhicules contournent, cyniques, selon le code de la route... Les échappements nous enfument au soleil.
    Et le Muselais vomit les girandoles de touristes qui, en marionnettes inquiétées prises au saut du lit, dégainent, à nouveau, leur écrans tactiles !
    Boucliers de plastique à la face du réel...
    Iphones contre mégaphones.

    , par Charlie

  • 20 - Le Barong a des tongs

    Dans la cour de la maison familiale.
    Ma demande de démonstration sera immédiatement satisfaite.
    C’est le fils de pak Juala, Kadek.
    Il a deux petites filles, Kadek : Bintang (l’étoile) et Gita (l’hymne).
    Trente sept ans.
    Lui, il peint les masques que sculpte son père.
    Il sait faire les couleurs à l’ancienne, détrônées par l’acrylique.
    Son coup de pinceau est franc, même dans les détails : micro peintre.
    Les secrets de la profondeur du rouge, les tactiques de lisières mat-brillant-satiné, la feuille d’or qui vient de Chine, le séchage du vernis.
    Je ne le vois que rarement travailler, mais je vois les masques, qui pendent au dessus de ma tête, gagner en couleur, en lumière et en netteté, un peu plus chaque jour.
    Des dizaines d’heures pour sa facture.
    Ce Barong est terminé et sera livré tout à l’heure à une troupe de Denpasar.
    C’est un masque de collection.
    Le danseur qui le portera en cérémonie vient l’ausculter tous les jours, de longues minutes.
    Pour lui ce n’est plus un masque. Faut le comprendre ça.
    C’est ce qui l’enverra peut-être dans les territoires effrayants de la transe.
    Ce n’est pas un objet, pas un personnage, pas un autre.
    Un trou.
    Un sexe ?

    Je regarde et regarde encore ses déplacements.
    Peut-être dangereux le machin... alors Kadek esquive, esquisse en un simulacre généreux.
    Pour que je perçoive. Un peu.

    Je cherche à saisir ce que j’ai vu ailleurs en plus large, en plus net, en travaillé... en cérémonie.
    Je tente de lier les plans qui font les fondamentaux.
    C’est ce petit rien du talon qui remonte, du pied qui se plie, de l’appui retrouvé, et bien sur, de l’arrêt.
    Les tac-tac du bois, le regard de la bête, la conviction de l’actant.
    Tempo et partition.
    La pose de pied et la clochette à Tati (Jacques).

    C’est cela que je comprends : c’est à l’arrêt qu’il va, non au mouvement.
    Il tient la distance, il carbure à l’arrêt.

    Merci Kadek.

    Et merci à Quiksilver pour la banane.

    , par Charlie

  • 19 - Qui voit quoi ?

    Ce soir là j’atterris à PadanBaï.
    Cérémonie + danses + Gamelan et... transes.
    Ce fût une première pour moi.
    Faut le voir pour le croire.
    Difficile de rendre une photo correcte, entre la pluie, l’ambiance, et le choc, j’ai pas eu la distance du reporter de guerre... Un métier.
    Au début, ambiance bon enfant. D’ailleurs beaucoup d’enfants sont là.
    Transmission ?
    Musique. Prêtres. Offrandes.
    Le tout dans un espace bien symbolique. Chemin vers le niskala.
    Puis les danses. Trois femmes.
    Puis les figures masquées : ici Rarong, puis Barong, puis Garuda et ses amis, animaux totémiques ... sympa les gars !
    Puis vient Rangda. Aïe.
    Spectaculaire. Long. Répétitif.
    Très physique, premières transes au loin, une femme crie, je vois rien, j’entends.
    Dans une mélopée primitive à deux gongs sentencieux, une vingtaine de minutes chargées où chacun se demande si le ciel va nous tomber sur la tête. Et quand le Balinais ne rie plus... ça craint. Les consonances de la langue dans les voix des Balinaises encore assises à mes côtés, burinent mes oreilles douloureuses de trop entendre. Tout est son, mes sens se serrent.
    Paf : feu d’artifice de corps qui se tendent en hurlant, un enfant d’une dizaine d’années en face de moi, yeux révulsés, agite ses mains en papillon, il voit. Un homme se tend au point que ceux qui le tiennent et l’empêchent de se blesser par ses convulsions, sont secoués, en pleine tempête de corps ils sont cinq six sept, se font balader par les muscles électriques, certains en rient... que voient-ils ? C’est drôle ?
    Devant l’épidémie de très-haut et le risque de perdre une dent voir plus, la foule se met à bouger, partir-rester, ambiance automobilistes qui ralentissent pour voir le sang de l’autre côté de la glissière de sécurité...
    Un autre réussit à se libérer de ses anges et traverse la foule en hurlant (Full métal jacket : sir yes sir !) vers un monstre invisible pour nous autres ; il tape et renverse des corps puis se fait plaquer. Le bruit des mandales me rappelle mes deux ans de rugby. C’est bruyant un corps qui voit.
    Des femmes abandonnées sont portées prés de l’orchestre, elles balbutient, marmonnent, dialoguent avec qui ?
    Le troupeau de transeux est contenu là, devant les lames de métal qui claquent, jusqu’à ce que les prêtres réapparaissent et jettent de l’eau façon bénitier dans la mêlée.
    Pogo mystique.
    Les presque-plus-humains se calment lentement dans la torpeur, la sueur, les coudes râpés...et les enfants pour certains pétrifiés.
    Semis de tongs.

    Trente et une personnes sont parties en cacahuète...
    Chiffre officiel.

    Faudra creuser la question.

    , par Charlie

  • 18 - Déchet

    Les volcans font des plages noires.
    La mer a rendu l’hôtel.
    Elle git, la pyramide maquillée.
    Elle a perdue son sens ?
    Elle attend, sur le flanc, les saillies de la mer qui la finiront.
    Le sacré s’en est mêlé, avant, c’est sûr.
    C’est le jaune qui le dit, la trace dorée, virgule dans le tout gris.
    Ascenseur flottant de ce qui est en bas vers ce qui est en haut...
    Pleine de vide, elle a fait son travail, elle est libre maintenant. Lavée.
    Déchet.
    Tout se transforme monsieur Lavoisier, et c’est bien à cela qu’il faut s’attacher, transformer.
    Ce qui se transforme, dure... au delà de la forme.

    Ce qui nous transforme nous fait durer ?

    J’ai les pieds de sable noirs.
    Et la pluie arrive, lovée dans une lumière bretonne.
    Faut me croire.

    , par Charlie

  • 17 - Hiéroglyphes

    Le temps se dilate.
    Les centaines de coups de pangot font vite des milliers.
    Sous le regard de ses copains, celui-ci me résiste, plus gros, plus humide, plus complexe. Mais la connivence est là, il est docile, il s’incline à l’usure.

    Je pense aux acteurs, aux actrices :
    Vers un théâtre de comportement.
    Ecrire avec ce masque : Hiéroglyphes en mouvement disait Artaud.
    Trouver les enchainements, les séquences, les partitions.
    Qui produisent l’écoute.
    Oublier le vrai, le crédible, le naturel... foutaises pour businessman.
    Tracer sans douter, avec le corps, des postures, des surprises de rythme.
    Marquer les arrêtes du dessins musical qui progresse par sautillements géométriques.
    Inquiéter, quoi qu’il se passe. Y croire.
    Du bout des doigts, de pied de main, retenir, laisser venir, retenir, laisser venir...
    Savoir ce qui vient, au centimètre.
    Tendre l’oeil, ouvrir l’oreille.
    Se la couler en saccade...

    , par Charlie

  • 16 - Casino

    Le coq pisse.
    Cet homme me montre où se lie la lame à la patte.
    Il veut m’impressionner.
    Il est chargé, dans son angle de béton, de réceptionner les perdants.
    Deux coqs dansent la mort toutes les dix minutes environ.
    Le défilé de bêtes tailladées, plantées, tremblantes, l’oeil tourné, n’en finit pas.
    Sur un bout de bois, dextérité et doigté à la machette, emportent rapidement l’animal.
    A l’ancienne.
    Coupe les pattes, enlève le fil à la patte, achève, déplume.
    Funérailles en forme de plumeaux bien garnis.

    Dans mon dos, la horde de mâles, roupies en main, qui fait arène sur des chaises en plastique, est peut-être ce qui inquiète le plus.
    Les sons tribaux pour faire monter les enchères, les cris, les râles, les petites phrases lancées au milieu de rien, invectives et crachats pendant les combats, les rires... en disent beaucoup.

    Il leur serait si facile de faire demi-tour, patte à lame dans l’assemblée, en saigner deux trois au passage, avant de voler mal vers d’autres paysages...
    Mais non, les coqs n’ont qu’une idée en tête : en finir avec le même qui leur fait face.
    Pas besoin de barrières, le coq, lui, ne se défile pas.
    Il sait, peut-être, ce qui l’attend de l’autre côté, alors il reste.

    C’est le coin de la mort, le coin du jeu.
    Celui du sang et de l’argent.
    Le coin des hommes.

    Faut bien crever,
    au casino Balinais...

    , par Charlie

  • 15 - Je suis Sèrli

    Nous sommes plusieurs centaines à marcher vers le temple.
    Quand les cymbales de cuivre s’arrêtent, les gongs eux, te tiennent en haleine.
    Saillance de percussions syncopées.
    Habillé et coiffé par mon Guru (professeur) je me laisse porté par le flux lascif des centaines de tongs qui s’usent sur l’asphalte.
    Vieux jeunes enfants femmes hommes, mixture de corps alertes, costumes de cérémonie colorés, bagues aux doigts, odeur de cigarettes aux clous de girofle.
    Des dizaines de femmes viennent déposer les plateaux d’offrandes vissés sur leurs têtes à quatre épingles.
    Lent, très lent.
    Sept heures que je suis là...
    Les grands Barongs à quatre pâtes finissent par se placer devant le temple face au prêtre qui les sermonne.
    La voix dans les hauts parleurs achève mes tympans.
    S’en suit le toppeng pajegan, à deux acteurs et une dizaine de masques. Ils jouent au milieu d’un trafic de passants qui les noie par moment et les révèle à d’autres. Rien ne les arrêtera. Les gens rient dans le temple.
    Le prêtre marmonne du haut de sa tourelle en bambous, un collier de perles à l’oreille, agite sa clochette puis jette des pétales, tourne les pages d’un manuscrit, arrose les objets argentés qui l’entourent à l’aide d’une branchette sur mesure, assis en tailleur, coiffe en turban blanc... Il surplombe, il domine, il arbitre.

    La nuit qui tombe, se rend compte que je suis, pour finir, pris dans une prière géante. En tailleur dans l’herbe face à la muraille de feuilles d’or et de motifs ciselés, je reçois, comme tout le monde, les jets d’eau sacrée, répétant les shanti-shanti-ohm, mains jointes avec pétales de fleurs aux bouts des doigts ou derrière l’oreille, grains de riz collés au troisième oeil, nageur de pacotille dans les fumées d’encens qui m’asphyxient les yeux et terminent mes poumons. Une onde d’Inde me traverse.
    Je me sens seul, loin, perdu. Mais complice. Mais vivant.

    A la Balinaise, je suis Sèrli, bien rouler le "r".

    , par Charlie

  • 14 - Baudelaire

    Mon pouce gauche me lance, rougit par le métal tant de fois controlé.
    Au fil de mes sorties, ma moto me jette sur des chemins improbables.
    Les gravats et les bouddhas.
    Scénographie de la chance où la rouille et l’herbe viennent nous rappeler que la couleur fut.
    Coiffé d’une lumière à l’ancienne, le bout du chemin m’impose l’arrêt.

    Atteindre la sagesse serait alors en passer par les gravats ?
    Les gravats de soi.
    Si la dualité est au coeur de cette culture, elle semble aussi la règle de tout.
    Un refrain.
    Suis-je un autre ici ?

    "Qu’est-ce que la chute ? Si c’est l’unité devenue dualité, c’est Dieu qui a chuté. En d’autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ?"

    , par Charlie

  • 13 - Lécher le bois

    Leçon d’affûtage.
    Pas de machine ici.
    Deux pierres et de l’eau.
    Et un touché aigu. Et l’oeil.
    Puis de la patience...

    Ces outils, qu’on ne trouve qu’ici, sont efficace quand il s’agit de couper.
    Le scalpel a trouvé des concurrents.
    Même si Mastercard vous assure un rapatriement soigné, entre la rouille, le tranchant et le premier hôpital à 100 km : ne pas rater son geste.
    Apprendre vite des petites blessures pour éviter les grosses.
    Celles qui dessinent le corps, le gribouille.

    Peut-on sculpter sans savoir aiguiser/affuter ?

    Passant et repassant le couteau sur la pierre, je pense : du métal à lécher du bois. De la pierre à lécher du métal...

    Le trio pierre métal bois commence à prendre forme dans mon cerveau remué.

    Le test d’un bon affutage : se raser la cuisse ou le bras quand on l’a poilu.
    Sur le Balinais, faut chercher un peu, moi j’ai de quoi tester plusieurs siècles...

    , par Charlie