La mécanique du masque

Carnet de bord de recherche du metteur en scène Charlie Windelschmidt en Indonésie, dans le cadre du programme Hors les murs de l’Institut Français.
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  • 32 - Jakarta

    Gotham city d’Indonésie.
    Los Angeles à la Blade Runner.
    Triporteurs style Bangkok. Icí bajaj, là-bas tuk-tuk.
    La pluie, la pollution, la foule.
    Ville in-finie de chantiers par dizaines. En hauteur et en largeur.
    L’ultra riche épouse l’ultra pauvre. Topographique.
    La saleté le piment le biseness...
    Et Starbuck et Pizzas Hut, Adidas et j’en passe.
    Moiteur de béton tropical.
    Le seul avantage des mégapoles : les marches-marathon incognito dans le bruit de la ruche.
    Étranger jusqu’au bout.
    Peinard.

    Le véhicule des pompiers ne paye pas de mine. Il me plait.
    Moto-extincteur.
    Evidemment, un camion ça passerait pas dans la moitié des rues de corps saturées.
    J’imagine mal ce qu’un feu, ici, peut causer.

    Puis le muezzin me rappelle à l’ordre.
    Je compte pour rire les coups de Klaxon sur dix secondes : 28.
    Dans mes arrêts je lis aujourd’hui Gorgô (Méduse) dans Le sexe et l’effroi de P. Quignard. Sublime : La réalité est "insultée" par le désir.

    Qu’y a-t-il à éteindre avec cette moto ?
    La modernité ? La civilisation ? Le progrès ?
    La ville entière, SVP.
    Insulter la réalité.

    J’étouffe ici...

    , par Charlie

  • 31 - Un tour

    Alternance de routes défoncées et de départementales sans saveur.
    Passer les hauteurs désertes où l’on égraine le café avant de le faire sécher au soleil.
    J’ai froid.
    Redescendre rapide est impossible, le risque d’accident est réel.
    Je croise des dizaines de ces toits qui me fascinent : la courbe du dos, position du cobra.
    Le lac, vu d’en haut, réceptacle géant de lumières inégalables.
    Couleur argent cadrée de vert végétal-tropical.
    Ambiance...
    Après la re-descente des flancs du volcan, la chaleur vient me rassurer.
    A la pause : écrevisses directes sorties du lac Toba et riz blanc. Parfait.
    Plusieurs kilomètres de chemins terreux, de regards sympathiques et de "hello mister !".
    Trois gamins d’à peine dix ans me doublent sur une moto. En riant.
    Des buffles lymphatiques mangent sans fin.
    Un adolescent à casquette et doudoune assis en tailleur dans sa barque, rame d’un geste connaisseur qui le vieillit. Glissé silencieux de la coquille de bois gonflée de poissons qui frétillent.
    Je finis mon tour dans les allées usées de Tomok. Sensations d’Afrique.
    Point de convergence des billets, des corps et des engins. Marché.
    Deux touristes cramés me sourient, genre rassurés d’en voir un autre.
    Les vendeuses m’interpellent sans y croire. C’est dans le regard que ça se joue.
    Poissons séchés, coiffeur au coupe choux, paillote muslim, une église, odeur intenable de plastique et de feuilles qui se consument, tas de durians, la poissonnière vend du poulet et des poissons rouges...
    Ici, les odeurs ont des couleurs.

    Prochaine étape : Jakarta. La capitale.



    , par Charlie

  • 30 - Corne

    Au bord du lac Toba, pour sculpter, on tape avec une corne sur le dos d’un couteau.
    Couteau sans manche. D’un bloc d’acier manufacturé.
    Creux et sec, le son.
    Saccades.
    Archaïque, minimaliste, essentiel.
    Je ne m’essaye pas à cette technique, je regarde, je compare.
    Benny Silalahi corne donc sa lame, en fumant, debout au coin de son établit.
    Affairé sur un grand visage qu’attend une façade majestueuse quelque part au bord du lac.
    Dans notre dos des boites, des bâtons, des formes étranges dans la poussière, dragons-femmes, sexes mêlés, bouches étirées, yeux exorbités, hommes-monstres, bêtes, dieux…nous regardent bavarder avec la fille et la femme de Benny.
    L’animisme est bien de la partie.
    Ça respire le cosmique, le fétiche, la mort, la chance, le destin, l’inceste, la guerre…
    Jésus ou Mahomet n’auront donc pas vraiment réussit.
    Question de temps : les prosélytes du 19éme siècle pèsent moins face à l’animisme millénaire.

    Ici on sculpte aussi les cornes de ces bestiaux trapus, adeptes des bains de boue.
    Un troupeau de buffles c’est pas rien. Les duos de narines humides vous surveillent en vous négligeant, les cornes noires (futur maillets) sont assez longues pour inquiéter à leur simple vue. La masse de chair fait des basses dans le sol.
    Certaines sculptures mélangent parties bois et parties corne de buffle sculptées avec raffinement.
    Le bois et la corne. Deux trucs qui poussent. Deux trucs vivants.

    Je regarde une façade de maison Batak..
    Le bois vieillit des visages gardiens.
    Des femmes, des hommes.
    Dizaines de traces usées de petits corps.
    Les codes, les lignes, les arabesques…
    Fonctions non artistique.
    C’est de la représentation, certes, mais c’est du rite.
    Un contrat avec la forêt.
    Un dialogue avec les ancêtres.
    Une cuisine pour les générations : équilibrer la communauté et la famille.
    Ne pas chasser le naturel, l’intégrer au galop. Lui répondre.
    Agir sur des images de corps plutôt que sur les corps eux mêmes…
    C’est aussi cela la culture, une réponse à la nature.
    Une réponse à ce qui inquiète.

    Et la corne, en tapant sur le couteau, fait du cosmique en forme de masque...


    , par Charlie

  • 29 - Batak

    Sumatra nord.

    Le voyage fut un périple.
    Ça commence par un petit vol avec Asia Airline, spécialiste dans la disparition d’avion.
    Puis le bus.
    Cinq heures à base de Klaxon-crève-tympans, de dépassements limites, d’arrêts improbables dans des virages déserts ou des marchés bondés, de cigarettes au cloud de girofle, chemise moite, poussière dans le nez, musique trop forte en boucle : les Gipsys Kings ! Souvenirs fatigués de barman adolescent dans les murs UNESCO de la cité de Carcassonne, où les gitans à guitares ratissent les tables coiffées de mauvaises pizzas à touristes : jobi joba, internationale touristique.
    Arrivé de nuit à Parapat. Embarcadère en forme de ville qui vous catapulte en 30 minutes dans un bateau vide, sur les berges délicates de l’île de Samosir.
    Une île sur une île...
    Tuktuk, village de pécheurs, de sculpteurs...
    Me voici donc en pays Batak. Chez les Toba.
    Ils côtoient ce lac depuis la nuit des temps, ce lac volcanique le plus grand du monde !
    Ils sont protestants, mais bien sur pas depuis la nuit des temps, nous autres, mâles blancs sommes passés par là. Fallait conquérir : discours phallique !
    Les maisons de style Batak sont très impressionnantes pour moi.
    Façade, lignes courbes, sur pilotis...
    Un entre deux temple/maison et ferme/caveau.

    Rencontres de plusieurs sculpteurs, musiques traditionnelles, danses...
    Mais rien, pour moi seul, ne vaut les façades, les architectures...
    Le soin symbolique apporté à l’espace du quotidien, du sommeil, de la famille...
    Ce soin, cette organisation, devient sémiotique... le bois est partout, les toits de rouille colorés, le haut et le bas combinés en une secrète mise en scène...

    La vie s’écoule, ici, paisible, sans heurts, à l’infini.
    Au bord de l’ennui.
    Fétichisme pépére.
    Trop loin du masque ?

    Y a pas mieux pour écrire...


    , par Charlie

  • 28 - Armoiries

    Ah oui, l’Indonésie est un pays !

    Chez nous le coq, ici, l’aigle. Garuda.
    Je vous laisse regarder le nombre de symboliques en jeu sur cet oiseau de feu...
    Au coin d’une rue, ce dernier impose son kitsch.
    Toujours intéressants les symboles au marteau pilon.
    Ici il faut unir.
    Oui mais unir dans un pays de 250 million d’habitants parmi lesquels 100 million vivent avec moins de deux euros par jour...
    Et puis les langues : les Balinais parlent (entre autres) Balinais, les Javanais (entre autres) Javanais, à Sumatra l’aceh, le batak, le malais, le minangkabau... On parle plus de 670 langues en Indonésie sur environ 17000 îles.
    Et l’indonésien est loin de mettre tout le monde d’accord.
    Les religions, les pratiques, les traditions, les influences... sont tellement diverses et parfois contradictoires qu’on entend mieux la maxime : "Divisée, elle est une".
    Ou en tous cas son utopie de maxime...
    Animisme, Hindouisme, Hindouisme Balinais, Bouddhisme, catholicisme, protestantisme, Islamisme... je pense avoir parlé avec des gens de toutes ces confessions. Un adventiste très sympathique a tenté de m’expliquer ce courant du protestantisme... Je me souviens de sa phrase "Same like Jewish !" Merci Internet. On m’a aussi parlé de confucianisme.

    Dés que je le peux je tente de savoir ce que les indonésiens pensent de leur nouveau président... Jokowi, ’homme né dans un bidonville.
    Bagus !!! A l’unanimité.

    Faudra creuser aussi cette question...

    , par Charlie

  • 27 - Parler propre

    J’ai cru dans un premier temps que cet homme avait ses lunettes négligemment posées sur le menton, genre sale gosse.
    Mais les élastiques n’aiment pas les lunettes.
    J’ai alors envisagé la fonction de la chose.

    Mais voila, nous ne sommes pas dans un hôpital mais... dans un restaurant.
    Tiens, goûte moi ça qu’on rigole...!
    Tu peux parler avec, mais tu ne sens plus que le dedans de toi.
    On ne fait plus la cuisine , on opère, c’est culinaire.
    Docteur, la carte s’il vous plait !

    La forme : design qui tend au bijou mais n’y arrive pas.
    Elle incite au "hé mais j’en veux un moi aussi ! Tu l’as acheté où ?"
    La transparence, les politiciens et les journalistes aimeront.
    Il est technique, on pourrait aller en montagne avec ?

    Visière à l’envers à lèvres.
    Empêcher le bécot ? Peut-être aussi.

    On sent la machine, le matériel, le plastique, l’équipement... bien masculin tout ça.
    Début de scaphandre... on y viendra tu verras.
    Même se gratter le nez devient compliqué.
    Ce n’est même pas un outil.
    L’aile ou la cuisse version Indo.
    Jetable. Point commun vraisemblable avec celui qui le porte.

    Puis le trait blanc en dessous.
    L’os de la mâchoire à la craie.
    Le crâne, la mort. L’ossature.
    Puis la marque, simple, une touche de bleu : OSLEY
    Osselet. Le petit os...

    Dans cette socièté comme elle va, certains acteurs, postilloneurs de l’extrême, en chausseront-ils bientôt par respect pour le premier rang qui aura si cher payé sa place ?

    Il brille, le masque à bouche.

    , par Charlie

  • 26 - Hors la loi

    Pak wasano met quelques masques.
    Histoire de me convaincre.
    Il passe en revue les gueules, mais toujours à la Wasano.
    Il fait le présentoir vivant.
    Il est comique, il n’a pas de corps.
    Je parle de corps d’acteur.
    Ses gestes maladroits contiennent les traces d’un théâtre qui serait oublié.
    Certains acteurs jouent comme cela. En souvenir.
    Comme si leur corps n’y croyait pas. Hors la loi.
    Comme si finalement l’important n’était pas là, dans le visible.
    Mais dans la conviction.
    Celle du spectateur : ce qui se joue, ne se joue pas qu’ icí.
    Celle de l’acteur : peu importe ce que je fais et comme je le fais, pourvu qu’il se passe quelque chose...

    Le corps défait le masque.




    , par Charlie

  • 25 - Syncope

    Aujourd’hui, la pluie. Grosse.
    La température ne change pas. C’est toujours ça.
    Avant de partir je mets de côté les bouts de tronc aux nez pointus qui, après la hachette, laissent une tête se présenter.
    Demain, coups de gouges, glissades de pangutiks.
    Plus tard poncer... puis peindre.

    Les questions d’équilibre, ça obsède.
    Les masques tordus me plaisent.
    Enjeu : équilibrer le tordu.

    Par quelques inclinations sèches, avec l’habitude on devient capable de saisir sa promesse : s’il regarde net, s’il reste présent dans ses profils, ses axes.
    Piquer du nez, opiner du chef.
    Je passe en revue ceux qui sont prêts à partir avec les troupes Javanaises.
    Les couleurs soutenues, feux d’artifices symboliques pour chaque caractère, captent la lumière, l’oeil...

    Ici, les traits sont plus fins, on ne cherche pas le monstre. (Comme à Bali.)
    Ici, le facteur fait vieillir, salit.
    Car un masque ça vient de loin. Questions de mythologies (vieux), de voyage (sale) et d’amour (les deux).
    Un bon masque est un masque qui peut.
    Le reste regarde l’acteur/trice.
    Un bon masque ça brouille, crée le flou. Et le flou, le doute.
    Le net c’est l’affaire de l’actant.
    Peindre le masque c’est l’enticher d’une époque et d’une fonction d’avant les gens, d’avant nous. Pas facile. Faut y croire.

    Puis, harponner le regardant.
    Sans savoir pourquoi, quelque chose se passe. C’est tout.
    Savoir quoi...à chacun sa fiction, son délire.
    Pour certains c’est le folklore des objets de peu, pour d’autres le pied d’appel du sacré.

    Ce qu’il y a d’humain opère un renversement immédiat vers ce qu’il reste d’humain.
    Plus tout à fait des hommes et pas encore vraiment ?
    Cet entre deux m’excite... je fonce.
    Syncope du réel.
    Promesse d’autre chose au coeur du connu.
    Une course, depuis, et pour toujours...


    , par Charlie

  • 24 - Papy est mort

    Il m’accueille dans sa maison oubliée entre deux rizières et quelques palmiers.
    Des visages trainent, là aussi, dans tous les coins.
    Faces de bois en attente.
    Pak Wasano est facteur de masques pour les troupes de wayang orang de la région.
    Ici, c’est Java : pas les même outils. Plus gros, plus rustiques, plus lourds.
    J’ai un siège pour m’assoir : demi rondin poli, dix centimètres de haut. Les culs par millier ont donnés la brillance.
    Formes plus simples qu’à Bali. Le nez caractéristique de Java.
    Principalement des masques pleins, on parle peu avec les masques ici.
    Pas d’élastique à l’arrière. Une lamelle de cuir clouée sous la bouche qu’il faut serrer des dents.
    Si passe le renard, le corbeau, son masque lâchera ?
    Wasano à apprit de son grand père.
    Il lui a laissé quelques "Master peaces" dont je constate rapidement le fini impeccable, l’élan des lignes, la rigueur de l’ensemble. Equilibre.
    Pas encore peints, ces masques ne le seront certainement jamais : papy est mort.
    Une photo sépia de l’ancien, trône, sur le mur, au dessus de ma blanche tête d’apprenti..
    Ascétique charisme d’une vie dédiée aux visages.
    Président du pays des masques ?

    Les étapes, je commence à les connaitre.
    Mes gestes se précisent, me regardant mon professeur me demande si j’ai déjà sculpté. Bon signe.
    Au fil du bois je vais mieux.
    Je suis rapidement laissé, en confiance, à moi même.
    Ce qui évite la phase ingrate de surveillance appuyée du touriste naïf qui risquerait à chaque instant la blessure fatale... Je monte en grade.

    Pas d’enfants ici.
    Une femme. Vielle. La mère.
    Elle balaye beaucoup. Courbée, mâchonnant un machin marron.

    Pas d’excitations.
    Travail sérieux.
    Silences tristes.

    Quelqu’un manque...

    , par Charlie

  • 23 - De peau

    Le soleil de Java ne la fera pas bronzer.
    Pourtant, elle est de peau.
    Pas encore peinte.
    Wayang Kulit. Marionnette d’ombre.
    L’atelier est simple. Les outils aussi.
    Les poinçons à scarifier-percer la peau de buffle tannée, sont des rayons de mobylettes. Customisés.
    Contribution notable à sauver la planète. Recyclage.
    Les contrôles sont en corne.
    350 personnages différents.
    Une fois de plus les notions de verticalité (haut bas milieu) font le sens.
    L’éternel besoin d’orientation des humains...
    Idem pour la position des doigts ou les doigts eux-mêmes.
    Idem pour les couleurs.
    Exemple : rouge=émotion ; orange=vers l’esprit ; or=honnêteté...
    Le facteur me les présente à la lumière du Matahari, dans un petit cadre de toile tendu : finesse magique du dessin coloré en négatif.
    Contraste et luminance dansent en chromatique.
    Ce soir je les verrai en action, au son du gamelan, à la voix du Dalang et de ses compères.
    En route pour un autre épisode du Ramayana...
    Mélodies de peau et de lumière !

    , par Charlie