• 37 - Chicots

    Deuxième phase de travail avec Pak Juala et son fils Kadek.
    Peintures et finitions.
    J’ai demandé, avant de partir pour Sumatra, si il y avait un endroit où l’on pouvait trouver des dents de cochons, voila le résultat.

    Les dents (Gigi, prononcez guigui) du phacochère finiront sur le masque que je retrouve avec joie : le Sidakarya. Il a bien séché, prêt pour recevoir ses nouveaux chicots et sa couleur noire brillante.
    Les méchouis (Babi Guling) sont les meilleurs amis du facteur de masque.
    Les os pour certaines couleurs (base blanche), la peau pour les coiffes, les poils pour les moustaches et les dents (Gigi) pour...les dents (Gigi).
    Mais je dois avouer que la masse de mâchoires réunies et calcinées, ne me laisse pas indifférent.
    Toujours cette sensation forte de mort et de nature. Sauvage.
    Une peau de bête pend avec sa longue queue : peau de singe de Lombok.
    Une paire de corne dans la vitrine à masque : chèvre de Bali.
    Toujours un bout d’animal dans un masque.

    Et c’est là qu’entre en scène MIchel Jonasz :
    "Guigui
    Ma p’tite Guigui
    J’me roule
    Dans l’herbe et l’herbe saoule
    C’est bon
    Des fois j’oublie
    Presque tout... "
    ...que je fredonne, la pince en main.
    Dentiste d’un jour, j’édente plein tube.
    Je brise de la mâchoire.
    Je rentrerai donc en France avec un sac de dents.
    Content.

    , par Charlie

  • 36 - La ville

    Des auréoles en cerceaux brunissent la moquette vermillon des bus épuisés.
    Ça fuit de partout…
    De musées en musées, on se lasse.
    Faut payer comptant ses errances. Ses attentes.
    A coup de jambes de bois, d’yeux plissés et d’acouphènes...
    À coup de visions répétées à l’infini : millier de femmes fluettes et de pieds sales. Millions de Roupias et de jus trop sucrés.
    Centaines d’hommes questionnant d’un regard de sang pour une course triportée à pas cher.
    Kilomètres de paroles sans sens, qui sortent des nez.
    Quintaux de mouvements frénétiques adultes.
    Et Godard de me rappeler encore et encore que les enfants sont des prisonniers politiques…
    C’est la guerre.
    Celle des lueurs et des signaux électroniques qui cliquent et claquent.
    Le cul des véhicules arrosent les satés et autres sotos d’une fumée carbone.
    Les moustiques se la donnent.
    La fureur et le bruit ne tarissent jamais.
    Fête foraine sans manège, les roues tournent.
    On ne s’arrête pas ici, on se bat, on circule.
    Les corps en prennent pour leur grade.
    Tout le monde est jeune et le cosmique a définitivement perdu son "s".

    Puis, sur la ville le rideau tombe.
    Enfin.
    Claquent alors les mains de la pluie sur la bataille métallique.
    Le milliard de pneus s’entiche du son "route mouillée". Chhhhhhhhhh...
    Le désir, intact, s’impatiente en coulisse. Il attendra l’animal.
    Le théâtre des opérations est poisseux maintenant.
    Les dieux s’y empêtrent...

    La suite ?
    Retour sur Bali.

    , par Charlie

  • 35 - Persée raté

    Aux abords des avenues embouteillées de Glodok qui lui sont interdites, un pousse-pousse flashy cherche en vain les touristes en voie d’extinction.

    Je remonte jalan kaki le Chinatown de Jakarta.
    Il fait penser à celui de Bangkok qui fait penser à celui de New-york... qui ne fait pas penser au 13ème ni à Belleville...

    La ville, écrasée d’un grand ciel gris inquiet, chemine en se balançant parmi les dunes bétonnées. Se souvient-elle des palmiers en couloirs et d’un temps sans vitesse ?

    Les cow-boys existent encore. Scotchés.
    Pubs désuètes de mâles à épaules rigides. Ils glissent désinvoltes, propres, et sans cheval, dans ce qui leur reste de cigarette. Idiots sur un mur.
    Têtes à claques en fin de règne.

    Les bateaux ont renoncés à flotter.
    Leur canal transpire la mort. Ça mijote. Une odeur crève-yeux.
    Paysage à genoux de bouts, de traces et de trucs. Vaseux.
    L’eau à du mal à trouver sa place, elle est comme moi, elle veut partir.

    Les pictogrammes, comme partout sur la planète, doivent pouvoir parler aux étrangers et aux illettrés. Réussir là où rate la langue. Visuels d’interdits.
    Ils trahissent, en bon soldats de l’ordre moral, la culture des gens des villes.
    Ils en disent plus sans en avoir l’air. C’est le verso du pictogramme.
    La nourriture par exemple est représentée par un burger et un gobelet. J’hésite entre pub déguisée et inconscient collectif moderne...
    La femme est en mini jupe (elle fait des tractions à un bras) et l’homme, ( plus grand et gros sans vêtement et qui fait aussi des tractions à un bras) ne peut en abuser dans les transports en communs...
    Il existe donc des pictogrammes pour les cons.
    Rien à voir donc avec des étrangers ou des illettrés, rien avoir avec la langue ?
    Déception.

    Notes velours-gras des machines hoquetantes pilotées par des loups consciencieusement attelés à leur impossible fortune.
    Une seule saison d’un an, un été, au coeur chaud duquel s’éternisent les maisons muettes des faubourgs très argentés.
    Les vérités brassées sont trop vraies pour la toucher, la ville.
    À Jakarta comme à Paris, on pardonne sans broncher.
    On passe à autre chose. On sourit.
    C’est le pardon du fantôme.

    Le double de ma gueule rit dans son pochon brillant. Voici donc mon masque rose de blanc-chauve, voilé.
    Le masque ne cache rien, il manifeste la mort qui se cabre dans la taule où la peur l’a condamné. C’est la Méduse, en jetable. Je suis un Persée qui a raté son coup : pétrifié. Voir en face est interdit. Faudrait un pictogramme là, non ?

    Dans le dédale clownesque des stands, le muezzin n’est plus qu’une horloge chantante, et l’espoir déboulonné ne fait plus écrire les poètes. Ils préfèrent branler des joysticks ou brancher, dans leur rectum XXS, des prises USB 3.0.
    Numérique, la révolution.

    Mais comment dire adieu, alors, à tout ça… ?

    J’écoute Dominique A. Mucic-Hall.




    , par Charlie

  • 34 - Petites mains

    Voici donc une technique qui paye : laisser se présenter les gens et les choses.
    Alors, dans les méandres imprévisibles du labyrinthe de béton, je marche...

    La ruelle sans interêt entichée de quelques brocanteurs m’offre ce muret de Goleks.
    Bien maquillées en antiquités ? Peu importe.
    Elles sont là en famille, elles rient de la fureur qui leur fait face.
    Bobines légères, habillées précis, micro-têtes de bois...

    Une par une, elles n’ont pas grand intérêt pour moi.
    Ce qui me plait c’est le petit peuple.
    Le multiple. La tribu.
    Tous ces petits gens, sans drapeau, sans prétention.
    Tribu qui vient confirmer les échanges dramaturgiques avec Lisa L. sur la Tempête, prochaine création de la compagnie.
    Car, au delà de mes recherches sur le masque et l’acteur/trice masqué/e, j’entrevois le double fond d’une tribu qui viendrait nous jouer la tempête...
    À voir avec ce qui est là, devant moi : maquettes de corps, couleurs, caractères, tronches, regards... mélange.

    Par opposition aux Goleks de cours, elles n’ont pas de ceintures, habillées d’un bout de tissu, d’un reste de rien qui devait trainer par là...

    Ni l’air d’attendre ni l’air d’avoir été posées là.
    Immobiles, elles me forcent à bouger.
    Je suis vu, elles me mâtent...

    Une humanité se fait saisir, une animalité aussi. Curieux.
    Humalité ou Animanité, c’est selon.

    Shakespeare accroches toi, on arrive...



    , par Charlie

  • 33 - Port

    Avec une heure trente de bus je commençais à douter...
    Mais non, les immenses becs des goélettes Makassar sont bien là.
    Escouades d’espadons crèvent-ciel.
    Spectacle.
    Au milieu des coques, les liserets en contraste font lisière entre tirants. D’eau et d’air.
    Des sacs de je ne sais pas quoi passent d’épaules en épaules, et le port semble un peu oublié.
    Quelques camions pachydermiques s’enfoncent dans le gris des docks.
    Je marche sous la pluie à grosses gouttes, quand un homme m’interpelle.
    Debout tous les deux sous un nez-bec qui fait parapluie géant.
    Promenade dans sa barque exténuée entre les monstres de bois qui flottent encore, malgré la rouille et la misère ?
    Pas le moment, je suis pas éclaireur pour Thalassa.

    Pensées pour le quai Malbert, que l’on devrait rebaptiser Quai Jaouen, où quelques carcasses trainent toujours un peu, non loin du Bel Espoir ou de la Recouvrance...

    En perdition, la vielle ville (Kota Tua) baigne dans sa saumure chocolat.
    Comment serait la vie si un con n’avait pas inventé le plastique.
    Ce plastique qui a totalement colonisé la terre et l’eau.
    Pas un centimètre sans un bout de tong, de sachet, de gobelet...
    Multicolore dégoutant.
    Et hypocrite.

    De temps à autre des entrepôts magnifiques, restachou de la Compagnie des Indes, jettent dans ma cervelle des images révolues d’un monde sans plastique.
    Un monde d’esclaves et de magnats.
    Cartes postales colorisées de colonisés.
    A chaque époque ses plaies, certes.
    Le capitalisme ça (se) paye à long terme...

    , par Charlie