• 52 - Fiction de face

    « Ce que nous avons tenu pour fantastique, s’offre à nous comme vivant » *
    Un masque n’éclipse rien, il manifeste.
    Ce que le masque manifeste est le problème de l’acteur masqué.
    Parce que celui-ci peut, s’il n’y est pas entraîné, empêcher, retenir, couper cette manifestation.
    C’est un processus complexe à saisir car, habitué à produire, là, il faut tout autant laisser venir.
    Dans sa fixité, son absence de changement, le masque exécute en complicité avec l’acteur la possibilité d’un mouvement d’apparition de quelque chose qui dépasse l’acteur. Ou, comme l’a dit Kantor, que "l’acteur peut ne pas comprendre".
    Une fiction : se souvenir de ce qui n’aura jamais lieu.
    Cette fiction active la présence d’une figure qui, bien qu’absente, se met à prendre sa place, à apparaître. Et elle n’est pas le masque lui même, elle est le masque traversé par ce que l’acteur aura le courage de laisser lui échapper.
    Ce qui se profile en arrière-plan est très vite reconnaissable.
    Parce que réellement visible (une vision !), et obéissant à cette injonction paradoxale d’une immobilité en mouvement.
    Cette semblance a le bougé du vivant. Et le phrasé de la bête.
    Nous percevons, enfin, ce que nous avons tant attendu : une idée ne dissimulant rien.
    Une circulation à l’arrière de ce que nous savons immobile.
    L’acteur convoque.
    Ce qu’il convoque nous en sommes pénétrés.
    C’est un mensonge, certes, mais un mensonge façonné par la vérité de l’acteur.

    * Freud.

    , par Charlie

  • 51 - marcher

    Une partie des personnages de la pièce sont perdus sur cette île étrange de La Tempête de Shakespeare.
    Nous avons décidé de partir marcher dans les hauteurs du Danau Bratan, lac volcanique perché à 2000 mètres.
    Lâcher les motos pour les baskets.
    Le contact de prés avec les plantes, les animaux, les sons, nous secoue.
    Aprés deux heures trente de marche nous accédons à une cascade dans laquelle nous plongeons avec l’appréhension de tomber dans un trou ou de rencontrer un beau serpent...
    Mais rien.
    Tout est dans nos têtes.
    Nos repères n’ont plus lieux d’être.
    Nous sommes des figures qui marchent et espèrent.
    Nous sommes des personnages.
    Le théâtre est dans nos têtes.

    , par Charlie

  • 50 - Retour Aller

    Le paysage est au cœur de la pratique du jeu masqué.
    Mais il serait plutôt topographique. Dessin d’un topos pour acteur, le graphe s’apparente à l’écrire. Ecrire sans les mots. Idée de grapher donc, de penser le geste du dessin qui, reproduit, fait langage. Ce topo est celui du masque lui même, de son style, de sa pâte. Avec l’intention objective de le brosser mais aussi de le mesurer. Question de formes, de couleurs, de volumes, de traditions, de processus, de symboliques... ainsi que d’amplitudes, d’oscillations, de périodes...
    Et ce n’est pas simplement du paysage dont l’acteur doit s’enticher.
    Il doit trouver le courage de dessiner une carte dans le paysage du masque.
    Sa propre carte.
    Ce qu’est une carte, chacun peut le percevoir : une série de points, de passages, de rendez-vous, de rencontres, de croisements, des puits, des marchés, des panneaux, des maisons, des chemins, des sentiers, des routes, des hauts, des bas, une forêt, des cairns, un arbre, un désert... liés les uns autres par notre hypothétique circulation dans ce dessin, notre carte de points et de lignes. Sa particularité, c’est d’être réutilisable. Réutilisable par soi. A l’échelle de soi.
    C’est l’imagination qui dessine. Alors méfiance.
    Mais la carte n’est pas le parcours.
    L’acteur, donc, devra choisir son parcours sur la carte qu’il aura dessiné lui même au cœur du paysage du masque.
    Le parcours : série de trajectoires et d’arrêts, d’hésitations et de raccourcis, de temps perdu et d’errances lumineuses...
    C’est avec le corps que l’interprète parcourt.
    La question est donc de savoir s’il n’y a qu’un paysage par masque.
    La réponse est non. Car, même à la marge, c’est aussi du ressort de l’acteur que de déterminer le paysage. Et cela contredit les acteurs Balinais par exemple. La première caractéristique d’un paysage c’est qu’il est vu, fut- ce même sur l’écran mental-panoramique de chacun. Chacun voit la vérité (la réalité) à sa porte (son fantasme). Faut y croire, l’enfant est bien capable d’attraper les avions dans le ciel !
    C’est la pensée qui voit.
    Après avoir pris le temps de voir le paysage du masque (pensée) au cœur duquel l’acteur dessine sa carte personnelle (imagination), ce qui importe, c’est qu’il y entreprenne un parcours (corps).
    De celui-ci, nous serons, encore, les témoins.

    , par Charlie

  • 49 - Sérendipité

    Bien sûr la technique : question d’état de corps, de conviction, de centre, de puissance d’arrêt, de motricité...Et cela vaut aussi pour la parole.
    Shakespeare ne veut pas de cet effet littérature française. Il veut du concret. Il exige des corps et des timbres, des folies et des silences bruyants. Du sang potentiel.
    Ce soir là, fidèles au principe de sérendipité que nous avons fait notre, une cérémonie s’impose à nous.
    Nous pourrons percevoir, immergés de vapeurs d’encens dans un village dont personne n’a vu le nom, les mouvements rituels du danseur (acteur ?) de topeng pajegan.
    Puissamment projetés sur le ciment du temple, les masques s’enchainent et se répondent. Pénasar de sa voix de métal met tout le monde d’accord : on l’écoute.
    Sidakaria est gigantesque de cosmique et un Bondres jaune fait rire/peur aux gamins qui se moquent de nous les blancs (orang bule) gentiment...
    Passent les chiens, les odeurs de cigarettes aux clous de girofle, les femmes de tous âges, les danses sans spectacle... Tout danse icí.
    L’équipe Dérézo est consciente qu’hors des sentiers battus à touristes, subsistent encore des merveilles de mystère où la question d’y croire ne se pose plus.
    Il fallait le vivre.
    Puis en parler.
    Notre théâtre sera bouleversé, parceque nous le travaillons en jetant nos corps dans une Bataille onirique. Nous comprendrons après.
    Chaque jour nous tissons les lignes superbes qui confirment que nous avions raison de tendre un fil fraternel entre Shakespeare et Bali.

    , par Charlie

  • 48 - Je pleure du désir de rêver encore.

    La figure de Caliban.
    Des dizaines de fois nous avons regardé un paysan Balinais portant sur sa tête le fagot ou le tas d’herbes, le seau, le tronc voire le tuyau... Cet homme ou cette femme pieds nus-peau tannée ne nous regarde pas.
    Il/elle avance dans son paysage ancestral et définitif.
    Chaque esprit est à sa place et nous ne voyons rien. Existons nous ?
    Ou plutôt : ce que nous voyons nous laisse là, sans réponse aux questions que nous pourrions nous poser. Nous comprendrons plus tard.
    C’est Caliban.
    Serpette à la main, muscles saillants dans la chaleur, nos accessoires (moto, montres, téléphones, ordinateurs, bijoux, lunettes, crèmes, livres...) n’ont aucune valeur.
    La nature est à lui, il est la nature. Le temps idem.
    Il nous attend. Il est moderne.
    Et il est sale.
    Alors, naïfs mais obstinés, nous crayonnons des images et grossissons les premières scènes. Nous comprendrons après.

    C’est le poète des injures !

    "N’aie pas peur, l’île est pleine de bruits,
    De sons, de doux airs, qui donnent du plaisir et ne font pas de mal. Quelquefois mille instruments vibrants
    Bourdonnent à mes oreilles ; et quelquefois des voix
    Qui, si je me réveille après un long sommeil,
    Me font à nouveau dormir, et alors dans mes rêves
    Je crois voir les nuages s’ouvrir et dévoiler des richesses
    Prêtes à tomber sur moi, si bien qu’en m’éveillant
    Je pleure du désir de rêver encore"

    Caliban in La Tempête. Shakespeare. Trad. JM Desprats.

    , par Charlie